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La quête de l’excellence dans l’art du livre
Portraits canadiens
essai par Ed Hutchins
Tout à chacun a une histoire à raconter et représente donc potentiellement un créateur de livre. L’un des aspects les plus attrayants dans l’art du livre est la faculté de chacun de créer un livre à l’aide d’aptitudes simples et de matériaux ordinaires. Ces livres sont souvent touchants, imaginatifs et reflètent l’esprit du créateur. Cependant, la facilité de cette première approche est trompeuse, car arrive un moment où le désir de faire un livre est remplacé par le désir de faire un beau livre avec des matériaux de qualité. Commence alors une quête passionnée : celle de l’excellence dans l’art du livre.
Définition de l’excellence
L’excellence implique un effort soutenu et intense destiné à produire une œuvre dotée des critères de qualité les plus élevés. Puisque l’art du livre recouvre plusieurs domaines, les points de repère, servant à mesurer la réussite, diffèrent d’un artiste à l’autre.
"Lorsque je crée des livres ou des in-plano, explique Margaret Lock de Lock’s Press à Kingston (Ontario), j’essaie de présenter le texte comme je souhaite le lire aujourd’hui et dans trente ans. Le design permet au lecteur de comprendre le texte, de mesurer toute sa signification, peut-être de découvrir le contenu et de l’ajouter à ses idées, et même de changer ses propres opinions après la lecture du texte." L’artiste du livre Lise Melhorn-Boe de North Bay (Ontario) ajoute : "je veux que mes livres interpellent l’imagination du lecteur, que ce dernier soit confronté à la situation que j’aborde et médite sur le sujet. Je crois que mes meilleurs œuvres y parviennent par l’humour, l’élégance, la beauté et le style – et j’essaie de ne pas avoir un discours trop didactique – ainsi que."
"L’excellence dans l’impression des éditions limitées est le reflet du soin et du savoir-faire de l’artiste ; du choix de matériaux de qualité ; de l’utilisation d’un bon papier mécanique ou fabriqué sur machine à forme ronde ; de l’impression soignée des pages et des images ; du soin apporté à la composition ; même à l’encre utilisée ; de la prise en compte de tous les éléments de la conception ; du choix des polices de caractères ; du matériaux et du format de reliure appropriés", estime William Rueter de Dundas (Ontario).
Selon Wendy Cain, papetière à Newburgh (Ontario), "le papier doit correspondre aux besoins spécifiques du livre. Par exemple, je fabrique du papier pour Lock's Press avec de la feuille de pâte de sisal et de la feuille de pâte de lin blanchie. Le résultat est un papier dont la tolérance est celle du lin et dont sa douceur apparente et sa légère couleur terre sont celles du sisal. Pour répondre à la demande, je suis prête à changer les matériaux et parallèlement à modifier l’équipement ou les techniques de travail."
La recherche de l’excellence dans l’art du livre, quelle que soit le domaine, commence par des matériaux de qualité. Elle passe ensuite par l’accumulation du savoir acquis au cours du temps sur l’utilisation de ces matériaux. Le processus donne finalement un produit qui ravit et instruit les amoureux des livres.
Atteindre l’excellence
Au sujet de l’excellence, Wendy Cain note : "en tant que créatrice de papier, le meilleur travail sent le naturel." Comme la majorité des artistes le savent, cette apparence de naturel dans la présentation finale est, en fait, le résultat de nombreuses maquettes, d’essais répétés et d’un travail acharné. "La quête de l’excellence suppose un rythme de travail très lent et un contrôle minutieux des impressions et de la reliure," ajoute Will Rueter.
L’artiste du livre Tara Bryan de Flatrock (Terre-Neuve), poursuit le débat : "j’essaie de prendre mon temps pour que mes idées se développent. Je fabrique des maquettes et joue avec. C’est, pour moi, un processus mystique et je passe beaucoup de temps à observer, manipuler, et à intégrer mon travail dans mon système de pensée. Les délais, la vie, les autres tâches m’empêchent de méditer sur un projet trop longtemps. Cependant, j’essaie de ne pas me précipiter et d’attendre que les solutions apparaissent d’elles-mêmes avant d’opter pour une structure ou un matériau."
"Je modifie certains de mes travaux pour atteindre ce que j’espère être l’excellence", affirme Ann Vicente de Vancouver (Colombie-Britannique). "A l’instar de nombreux artistes, les idées affluent et s’épanouissent la plupart du temps. Je veux les réaliser immédiatement. J’ai la totalité de l’œuvre dans ma tête. Décomposer les étapes, attendre le séchage ou paraître dans la presse sont des tâches qui me paraissent très fastidieuses. Je dois me forcer pour ralentir et m’assurer que tout est correct, en somme que le résultat final sera représentatif de mon talent."
"Je modifie maintes fois mes idées et crée plusieurs maquettes", explique l’artiste du livre Carolyn Qualle de Calgary (Alberta). "J’essaie de laisser mijoter pendant quelque temps ma mixture composée d’idées, de structures, de matériaux, de méthodes, de supports visuels et de textes, puis je recommence le processus jusqu’à ce que je sois pleinement satisfaite." Mira Coviensky de Toronto, artiste du livre également, conçoit aussi un grand nombre de maquettes afin de trouver la meilleure approche. "Je refais la conception et la fabrication autant de fois qu’il est nécessaire pour atteindre l’excellence", affirme-t-elle.
Ann Vicente ajoute : "c’est également le moment de parler de la destruction des œuvres ratées. Comme l’imprimeur déchire en deux les exemplaires défectueux, il est important que les produits médiocres ne soient pas commercialisés et ne reviennent pas vous hanter."
Le processus visant à atteindre l’excellence exige de prendre sérieusement en considération toutes les options artistiques ; il est semé d’essais et d’erreurs, mais ceux-ci ouvrent la voie de la meilleure solution ; il exige une attention au moindre détail et la certitude qu’une amélioration est possible et réalisable.
L’objectif, d’après Tara Bryan, "est de travailler avec acharnement pour que les choses paraissent naturelles". Selon les mots d’Aristote, "nos gestes quotidiens nous définissent. Dès lors, l’excellence n’est plus un acte, mais une habitude". L’excellence est l’aspiration vers les critères élevés, c’est une tâche quotidienne, une empreinte creusée au cours du temps.
Adapter les impératifs
L’atteinte de l’excellence est un objectif commun à tous les artistes. Malheureusement, de nombreux obstacles peuvent entraver le processus, tels que délais, budgets, besoins et conditions spécifiques à chaque projet. Ils peuvent perturber et dérouter cette quête de l’excellence. Les artistes doivent souvent trouver une solution pour adapter les impératifs à leur art.
Pour Mira Coviensky, il s’agit de simplifier les choses. "Pour les éditions, j’essaie de concevoir le projet avec une fabrication simple afin de répondre aux différents impératifs. Le travail de création initial visant à obtenir la bonne fabrication peut néanmoins être très long."
"J’ai découvert l’art du livre vers la cinquantaine", déclare Ann Vicente. "Mes problèmes de vue et mon arthrite me gênent dans ma quête de l’excellence ! Mais nous devons veiller à ne pas nous excuser à tout va pour notre travail – cela nous nuit et peut inciter les autres à partir à la recherche d’erreurs."
Pour certains artistes, comme Susan Mills, papetière à Inverness (Nova Scotia), il n’existe pas de compromis possible. "Mon art n’a pas le budget d’un film d’Hollywood. Les décisions n’appartiennent qu’à moi, j’essaie de faire les bons choix. Je ne fixe pas de délais et je peux laisser un travail de côté jusqu’à ce que je trouve une solution. Il m’arrive aussi d’abandonner complètement des travaux." C’est également le propos de Lise Melhorn-Boe de North Bay (Ontario), une autre artiste du livre. "Je n’ai pas d’exemple de projet que j’aurais consciemment mal fait uniquement pour le terminer."
Mais la plupart des artistes doivent trouver un équilibre entre le besoin de terminer des projets et le désir d’atteindre l’excellence. "Les impératifs m’obligent à moduler mon perfectionnisme", remarque Carolyn Qualle. "La recherche de l’excellence cède toujours la place aux impératifs sinon je mourrais avec mon travail inachevé entre les mains."
L’intérêt de rechercher l’excellence
Les efforts et les dépenses supplémentaires que supposent la recherche de l’excellence dans l’art du livre valent-ils la peine ? "Absolument, affirme Susan Mills, le travail de qualité inférieure ne se vend pas."
Tout serait bien si c’était si simple. Pour la plupart des artistes cependant, la réponse est plus complexe.
"Je pense que l’excellence de l’art est appréciée, explique Mira Coviensky, mais il n’en est pas de même pour l’excellence des talents artistiques. Il est peut-être plus difficile d’évaluer la quantité de travail nécessaire au développement artistique d’une oeuvre que la quantité d’oeuvres."
Dans une autre perspective, Margaret Lock observe : "vendre des livres imprimés à la main revient à offrir une rose à un client qui préfère des pissenlits. J’en ai l’habitude. Mes livres touchent un marché très limité. Ils s’adressent à un public intellectuel et cultivé. Seuls quelques collectionneurs de livres partagent mes goûts. Environ un tiers de mes ventes vont vers d’autres artistes du livre qui connaissent mon travail, son niveau de difficulté et qui aimaient mon style. J’apprécie beaucoup leur soutien."
"Malheureusement, déplore Will Rueter, nombre de gens peinent à reconnaître l’excellence dans le livre fait à la main ou l’art du livre en général. Peut-être est-ce dû à la surexposition du public face à l’impression en couleur ou à l’éclat des couvertures de l’industrie du livre de grande diffusion, et nombreux sont ceux qui n’apprécient pas la subtilité de l’impression typographique sur un papier agréable au toucher ou la délicatesse d’une belle reliure. Nos livres sont un mariage entre qualité et subtilité. Les salons et les expositions, tels que The Art of the Book ’03, offrent l’occasion d’éduquer le public dans l’espoir d’en convertir certains. Il n’est pas facile de faire comprendre au public la valeur, et donc le coût, d’un beau livre fabriqué à la main."
"Je crois que le public doit être informé pour l’aider à comprendre le travail et le soin nécessaires à la fabrication des livres artisanaux. Même avec les livres produits en série, les gens n’ont pas conscience des considérations de conception et le choix des matériaux pour créer un livre qui se distingue des autres. Les ordinateurs sont formidables, dans le sens où ils ont permis au grand public de manipuler la composition et la mise en pages. Mais ce n’est pas parce que vous avez une idée et un ordinateur que vous produirez une excellente impression", estime Lise Melhorn-Boe.
L’excellence, un objectif accessible
L’excellence est fuyante, parfois frustrante. Dans le processus, les efforts que nous faisons font ressortit le meilleur de nous-même. Cela dépend de chaque artiste et de ce que chacun veut faire ressortir de son travail. Peut-être nous laissons-nous entraîner par un élan d’enthousiasme incontrôlé à la vue de notre travail imprimé pour la première fois, mais réalisons finalement qu’il nous faut peaufiner nos talents en utilisant les plus beaux matériaux pour atteindre un nouveau palier dans l’excellence.
Si finalement nous comprenons mieux l’art des livres, si nous avons cultivé notre expertise et sommes empreints de la conviction personnelle d’avoir fait de notre mieux, nous aurons atteint notre objectif : l’excellence.
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