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Art of the Book – Un enclenchement intégré

essai par Peter Sramek

The Art of the Book ’08 est l’occasion rêvée d’apprécier la vaste gamme de traditions et de pratiques qui marquèrent l’art du livre au cours des vingt-cinq années écoulées et dont l’évolution se poursuit au XXIème siècle. Je pense que cette diversité tient à l’ouverture de la communauté contemporaine des artistes du livre à un produit qui allie innovation et tradition. La place de carrefour que tient le livre dans la société a attiré un large éventail de spécialistes. Un large éventail de spécialistes, parmi lequel on compte des relieurs, des typographes, des restaurateurs, des artisans de tous bords, des photographes, des graveurs d’art, des peintres, des artistes conceptuels et autres, se retrouvent à la croisée des chemins que représente le livre dans la société d’aujourd’hui, en particulier le livre fait à la main. L’effet de synergie qui en ressort est unique. Cette exposition qui présente les membres de la Guilde canadienne des relieurs et d’artistes du livre nous donne un aperçu de ce dynamisme qui habite cette discipline.

Même s’il est vrai que certaines cultures ont échappé à l’emprise du livre, le livre a joué un rôle central dans l’essentiel de l’interaction entre l’homme et le monde et dans l’expression culturelle de l’humanité. Les livres identifient une culture. Ils sont les dépositaires de la pensée humaine, de la créativité, des connaissances et de l’activité artistique de l’homme. A ce titre, ils sont l’expression même du monde complexe de l’expérience humaine. Pour ceux d’entre nous qui sont spécialistes de l’art du livre, cette place pivot qu’occupe le livre dans une culture, ce goulot par lequel passent les idées et l’histoire constitue une toile de fond. Peu importe qu’un artiste perpétue les traditions de l’impression de luxe et de la reliure ou qu’il utilise le livre pour y consigner ses anecdotes, ses écrits ou archives, il n’en est pas moins que le livre et les pages imprimées tiennent une place primordiale dans la société. En présentant les reliures artistiques, les typographies et les travaux calligraphiques véhiculant des textes littéraires ou des textes d’artistes, cette exposition se veut le reflet de ces expériences culturelles.

Objectifs de l’exposition
L’exposition concours de cette année représente la cinquième tenue depuis 1988 par la Guilde canadienne des relieurs et d’artistes du livre (GCRAL). Selon Susan Corrigan, qui fut l’une des conservatrices de ces expositions, « un des objectifs des expositions Art of the Book est de présenter au public ce qu’est l’art du livre, la diversité de cet art et le très haut niveau de l’art du livre, que ce soit par ses qualités esthétiques, techniques et conceptuelles. » Le but des conservateurs est de présenter sous une forme dynamique et attrayante le travail auquel s’adonnent actuellement les membres de la GCRAL. Les 75 soumissions retenues par le jury parmi les 250 soumissions reçues témoignent de l’engagement soutenu des artistes du livre au Canada et à l’étranger. Cette collection nous donne l’occasion de réfléchir aux orientations actuelles de l’art du livre et d’apprécier la diversité des travaux réalisés. Compte tenu de ses autres activités très nombreuses à la fois au niveau local et national, la GCRAL peut être fière de ses réalisations.

Cette exposition présente aussi le rôle dirigeant tenu par la GCRAL ainsi que d’autres organismes aux États-Unis, au Royaume-Uni et ailleurs dans 25 ans d’évolution dans l’art du livre. Il est à cet égard frappant de constater qu’il y eut presque deux fois plus de soumissions cette année que lors de la première exposition concours en 1988. La profession est faite aujourd’hui de jeunes professionnels formés par des artistes chevronnés qui leur ont fait partager leurs connaissances, leurs aptitudes et leurs visions. Ces artistes chevronnés, parmi lesquels on compte des relieurs connus et des restaurateurs ont, au fil des ans, su conjuguer l’artisanat et le poids des traditions à l’innovation. Ainsi, l’influence qu’ils ont sur les jeunes professionnels d’aujourd’hui s’inscrit dans un éventail assez large. Ces jeunes professionnels enseignent maintenant à leurs côtés aussi. Comme l’a observé l’autre conservatrice de les expositions Art of the Book, Shelagh Smith, « la qualité des soumissions de cette année est bien meilleure dans son ensemble que par le passé. »

Les catégories à l’exposition
En organisant l’exposition en catégories définies à l’avance, l’exhibition donne une place à différentes formes d’expression propres aux artistes du livre. La GCRAL utilise ces catégories depuis la première exposition concours en 1988. Selon les paroles de Adam Smith tirées du catalogue de l’exposition de l’époque « Les catégories s’inspirent mutuellement, même si chacune a sa personnalité, sa propre approche à la nature des livres… sa propre expression.» Si des œuvres peuvent se ranger dans plusieurs catégories à la fois (ce que le jury l’a d’ailleurs noté en appréciant la présentation typographique et l’impression d’œuvres qui lui furent soumises), chaque catégorie a sa spécialisation. Ainsi, les artistes oeuvrant dans l’impression de luxe et la calligraphie appliquent dans leurs travaux une sensibilité à la forme des lettres et à la présentation des pages qui ne se limitent pas à sa seule maîtrise des étapes de production, mais englobe à la connaissance de l’histoire qui se cache derrière leurs textes. Les spécialistes de la reliure et de la fabrication du papier appliquent une vision esthétique s’inspirant de techniques chèrement acquises et de traditions stylistiques. Les confections de boîtes que l’on voit ici sont exceptionnelles. Ils allient adroitement les techniques traditionnelles avec des conceptions très innovantes. La catégorie des livres d’artistes, peut-être la plus diverse, fait aussi preuve d’imagination : elle élargit la définition de ce que constitue un livre tant par son contenu que par sa structure et n’hésite pas à pousser les limites.

La nature des arts du livre
Mon examen des soumissions et mon observation du travail du jury m’ont donné l’occasion de m’appesantir sur les pratiques en matière d’art du livre et de méditer sur les éléments essentiels, communs, ainsi que l’éventail des possibilités que l’on explore aujourd’hui. Quand je pense à l’art du livre, je pense aussitôt à un réseau complexe d’éléments opposés qui se rejoignent à des niveaux multiples. Par exemple, on observe l’opposition entre la technique étroitement contrôlée et l’expression créatrice, l’opposition entre les matériaux et l’exploration d’un concept, l’opposition entre les formes traditionnelles et le « tout va » et enfin l’opposition entre la conception du conteneur et le contenu. La plupart des œuvres trouvent leur équilibre quelque part sur ces spectres. Les arts du livre sont, par leur nature même, très divers. Leur seul point commun semble être cette notion parfois assez floue de ce que constitue un « livre. »

On pourrait disserter ici à longueur de journée sur le nouveau rôle et les nouvelles formes du « livre » au XXIème siècle, à l’âge des médias électroniques. Celles-ci se sont attribuées beaucoup de fonctions sociales et informatives remplies auparavant par le livre. Si certains travaux que montre l’exposition invitent le visiteur à y réfléchir, ces travaux ne constituent ni le centre de gravité de l’exposition, ni mon propos. Même si les artistes du livre sont loin d’être des luddites et semblent bavarder des heures en ligne sur les mérites de l’impression numérique et de logiciels de typographie, il n’en demeure pas moins que le cœur et l’âme de la profession résident dans la confection manuelle. A l’âge des solutions rapides et faciles – les plats précuisinés, la télévision, la correspondance par courriel et les téléphones mobiles munis d’une fonction vidéo, l’art du livre reste quelque chose de lent, une activité qui suppose réflexion, méditation, le sens du détail et une agilité tactile.

Le travail du jury
Dans leurs délibérations dans le cadre de The Art of the Book ’08, les juges n’ont pas seulement apprécié les œuvres par elles-mêmes, mais aussi l’exhaustivité de la vision de l’artiste. Comme l’a remarqué Ed Hutchins à propos d’un des livres, « ceci est une structure très innovante. C’est élégamment dessiné et conçu » et ajoute, à propos d’un autre livre « j’ai adoré la photographie (de la pièce, voir à quoi elle ressemble), je crois que ce livre sera très apprécié.» Il a estimé toutefois « que l’accès au contenu était insuffisant » et s’est inquiété de ce que le livre résisterait mal aux manipulations dont il ferait l’objet. Il s’est aussi interrogé sur la question de savoir si la manipulation répondait bien à l’intention artistique qui a présidé à sa création. Crispin Elsted insiste que la reliure d’artiste doit traduire le contenu du livre. Si Nicole Billard s’est félicitée de la « variété (dans la sélection définitive) », elle a regretté que « certaines soumissions n’eussent pas été très bien présentées faute d’avoir négligé les aspects techniques.» Le fait qu’il y ait eu débat et un désaccord sur ce que constitue un livre dans le contexte de l’art du livre n’étonnera personne. Dans l’ensemble toutefois, le juge s’est montré ouvert et généreux, ravi par l’éventail des soumissions et de l’élégance technique de beaucoup d’entre elles. Une fois encore, la technique et le concept ont semblé s’entrecroiser avec bonheur dans certains cas, mais se heurter hélas dans d’autres.

Les considérations essentielles dans l’art du livre
Il m’est apparu clairement, en observant les travaux du jury, que certains critères ont prévalu. Ceci m’a incité à essayer de formuler les aspects essentiels d’un bon art du livre situé dans le contexte du mandat de la GCRAL. Bien que cette formulation ne soit pas définitive, nous pouvons considérer les éléments suivants :

La cohérence de tous les aspects
Il me semble que la cohérence entre le concept, le contenu, l’enclosure et la structure est une considération essentielle. Les relations entre le concept et la structure, entre le texte et l’image, entre la couverture et le contenu, entre la conception et la signification doivent apparaître clairement si l’œuvre se veut être une réussite. Le livre ne peut être un simple conteneur d’éléments existant indépendamment les uns des autres.

La relation entre le conteneur et le contenu
Les relations que nous venons de décrire nous laissent naturellement entrevoir l’importance de la présence d’un texte et/ou de l’image. L’artiste peut soit créer ces éléments lui-même, soit réaliser son œuvre en fonction d’éléments existants. Les deux approches sont bien fondées et doivent faire partie intégrante de l’œuvre. Comme l’a dit le jury, la reliure artistique trouve sa raison d’être non seulement dans ces aspects esthétiques et techniques, mais aussi dans son adaptation au contenu du livre. De même, le texte choisi pour l’impression artistique et la calligraphie doit se conformer à l’ambiance du texte. Vu sous un autre angle, les artistes qui créent du contenu doivent scrupuleusement prendre en compte la structure du livre et développer un contenu qui ne soit ni tapageur, ni simpliste.

Un engagement dans la présentation du livre
Ceci m’amène à évoquer la structure et à affirmer le besoin d’un engagement dans la présentation du livre ou d’une page. La page ne peut être vue que sous l’angle d’un simple véhicule d’informations. Un contenu dense apposé sur des pages ne peut en lui-même témoigner d’une qualité artistique, en particulier si ce contenu existe indépendamment du livre considéré comme une structure, un objet de culture, une sculpture, ou, en d’autres mots, échappe aux qualificatifs qui pourraient lui valoir la désignation de livre artistique. Beaucoup d’œuvres classées dans la catégorie des livres d’artistes repoussent les limites du livre conventionnel au point de nous faire douter de l’essence même d’un livre. S’il est évident qu’un livre sera toujours un livre dès lors qu’il compte des pages, une reliure et un contenu en séquence, les limites de la notion de livre font l’objet d’un débat qui perdure. Le jury a estimé que « trop dévier de la fonctionnalité du livre » posait problème. Je dirais que les meilleures œuvres englobent ou résolvent cette fonctionnalité d’une manière conforme à leurs contenus.

Il convient de remarquer ici que l’exploration de structures inhabituelles n’est pas chose nouvelle et que certaines structures qui étaient innovantes sont aujourd’hui devenues plus que chose courante. Si certains qui ne résonnent qu’en termes de reliure conventionnelle peuvent voir dans des structures inhabituelles un aspect aventurier, ceux qui sont dans l’art du livre vous diront peut-être « j’ai déjà vu ça, dites-moi en davantage ». Comme dans toute expression artistique, on évolue à la fois dans un contexte historique et dans un dialogue avec son milieu. En fin de compte, la structure ne peut être isolée du message véhiculé. L’art dans un livre est aussi porteur d’un message.

L’importance de la production et de la technique
La participation physique à la production est un élément essentiel. La production physique du travail définit ce que représente la GCRAL et qui, si je puis m’exprimer ainsi, fait que le travail des artistes est exposé ici. Bien entendu, on ne traite pas d’autres domaines de l’art des livres touchant à leur production à titre commercial – les « small press books » et les livres conceptuels d’artistes. Cette absence ne reflète rien de négatif sur ces activités qui sont par ailleurs traitées dans d’autres livres artistiques. Cette absence signifie simplement que le cœur du mandat de la GCRAL est de représenter des livres réalisés entièrement ou partiellement à la main. Les personnes confectionnent souvent leurs livres pour participer directement à leur production au même titre que les personnes d’une sensibilité tactile aiguë adorent les livres comme objets.

Qui dit production à la main dit artisanat pour fabriquer un objet de la meilleure qualité. Ici encore, des traditions et aptitudes importantes ont été transmises. Cette exposition vient démentir une impression courante dans notre monde moderne que ces aptitudes se sont perdues. En fait, grâce à des organismes tels que la GCRAL et certaines personnes, l’enseignement de ces techniques a pris un nouvel essor. Aussi, on se rend compte en passant en revue la diversité de l’art des livres que les opinions divergent sur l’importance de la technique. Quand on parle de la reliure artistique ou de la confection des boîtes, de la typographie, de la calligraphie ou du travail du papier, la place des aptitudes techniques est évidente. Toutefois, on trouve dans le plus grand groupe - celui des livres artistiques – ceux confectionnés avec les meilleurs matériaux et d’autres avec des matériaux de fortune. En dépit de cette variété, je dirais qu’une pièce mal faite ne peut réussir que si les défauts de la fabrication étaient intentionnels et intrinsèques à la conception de la pièce. Même si un livre conçu pour se désintégrer dès qu’on le touche peut avoir sa raison d’être conceptuelle, il semble que les travaux bâclés n’aient pas droit de cité. Une œuvre peut paraître crue, excentrique et pourtant – et je crois que le jury me suivra – elle doit être néanmoins bien faite et bien structurée. Bien qu’on puisse se faire adroitement l’avocat de l’expérimentation et se permettre quelques libertés avec la technique, il serait sage de se rappeler que beaucoup des structures innovantes que l’on trouve aujourd’hui sont nées de précédents historiques ou ont été inventées par des conservateurs en reliure qui les enseignèrent à des artistes du livre qui les adaptèrent ensuite à leurs propres visions. Ces structures ont donc des racines pratiques et structurelles, comme en témoignent de nombreuses pièces de très haute qualité que présente l’exposition de cette année.

Lisibilité
Enfin, le livre a besoin de performance. À l’inverse d’une peinture, les livres ressemblent à des partitions préparées par l’artiste. L’interaction entre la personne et l’œuvre donne vie au livre. La vie donnée au livre doit être juste conceptuellement. La qualité d’exécution et la cohérence du travail deviennent primordiales au carrefour du concept, du contenu et de la structure.

Résumé
Quelle est l’essence de l’art du livre? Cette question a fait l’objet de débats en long et en large. Il suffit de se rendre à The Art of the Book ’08 pour apprécier la nature diverse des livres et se rendre compte aussi que la discussion n’est pas close. Si ces lignes ne prétendent pas proposer une recette pour les œuvres à succès, elles proposent néanmoins des critères par lesquels il convient d’apprécier la qualité de l’engagement des artistes. Se montrer dans un aspect seulement ne garantit pas un excellent travail, car c’est l’intégration d’un ensemble qui produit les meilleures pièces. L’artisanat sans une vision ne mène à rien et la vision sans l’artisanat de qualité est souvent cause de déception. Dans la même optique, la tradition et l’innovation vont de pair. Si on observe parfois isolément une tendance dominante, c’est dans des expositions telles que celles-ci que ces tendances se conjuguent et s’inspirent mutuellement. La GCRAL donne un point de rencontre fertile pour l’intégration de l’art, de l’artisanat et de la conception. Si la curiosité et la recherche, alliées à un engagement productif sont des mesures d’une santé culturelle, alors l’exposition The Art of the Book ’08 est la preuve vivante du dynamisme de ce milieu.



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